samedi 15 mars 2008

Sortir la presse libanaise de l'archaisme communautariste

Comment le communautarisme de mise au Liban se répercute sur la presse ? Dans quelle mesure, les médias dépassent-ils leurs penchants communautaristes pour ancrer le pays dans la modernité ? Quels rôles jouent internet et les organes de presse panarabes pour sortir le Liban de l'archaisme communautaire ? Voilà autant de questions auxquelles répond Jamil Abou Assi, blogueur libanais, doctorant et assistant de recherche stagiaire au bureau Moyen-Orient de Reporters Sans Frontières (RSF) dans un entretien exclusif, accordé à APN, où il porte un regard critique sur la scène médiatique de son pays. Il estime aussi que la presse communautariste pourrait bien prospérer dans le monde arabe faute d'un système politique adéquat dans la région.

APN : Vous estimez que le communautarisme de la société libanaise a un impact sur le paysage médiatique du pays.
Jamil Abou Assi : Les médias libanais sont, pour la plupart, financés par des partis politiques à l'exception du quotidien An Nahar. Assafir soutient le parti social nationaliste syrien (PSNS) même si ces éditorialistes feignent l'objectivité. Al-Akhbar, créé au lendemain de l'éclatement de la guerre de juillet 2006, reflète les vues du Hezbollah. Aucun media ne transcende ces communautés même si la plupart des organes de presse emploient des journalistes issus de ses diverses communautés et déploient tous des efforts dans ce sens. Les sunnites lisent Al Mustaqbal, les partisans de Michel Aoun lisent un site en ligne http://www.tayyar.org/, propriété du courant patriotique libre, le parti du Général Aoun. La chaîne NTV, d'obédience communiste, critique tout le monde et feint d'avoir un programme national mais reste clairement favorable à l'opposition libanaise. La ligne éditoriale est toujours dominée par les idées du courant ou du parti qui soutient le journal en question.Le fait que la chaîne de télévision nationale libanaise ne diffuse plus que des programmes des années 70 et 80, à la seule exception des bulletins d'informations, en dit long sur la prédominance des autres médias. La classe politique libanaise, constituée de partis ayant chacun leur organe de presse, refuse d'investir dans un projet national commun que pourrait être cette chaîne de télévision. Il est donc légitime de se demander s'il existe dans ce pays un réel projet national. Visiblement, la réponse est négative pour la classe politique.
APN : Quel rôle devrait jouer les médias dans ce contexte ?
JAA : Et c'est là que doivent néanmoins intervenir les médias dont le rôle est de véhiculer une culture nationale laïque puisque c'est la seule voie de sortie de la crise pour le pays or à ce jour, ils font tout le contraire.La solution serait de créer de nouveaux médias et à cet égard internet constitue une véritable aubaine. D'ailleurs, de plus en plus de sites contestent cet ordre médiatique au Liban. Je pense à Libnannews, yalibnan, iloubnan ou encore alalmana qui veulent sortir le pays du système communautaire archaïque pour l'ancrer dans la modernité.
APN : Le communautarisme que l'on observe dans le paysage médiatique libanais épargne-t-il les autres pays arabes ?
JAA : Ce phénomène se retrouve aussi en Irak où cohabitent des médias chiites, sunnites et kurdes. Dans les pays où coexistent plusieurs communautés religieuses ou confessionnelles, les médias communautaristes ont une bonne espérance de vie mais pas seulement. Avec la mondialisation et l'individualisation qu'elle renforce, où chacun réclame ses droits, il est probable que l'on assiste à une prolifération de médias communautaristes. Paradoxalement et parallèlement, sur le plan régional on assiste à l'émergence des médias panarabes qui, comme Al-Jazeera, ont intégré un personnel et des contenus reflétant les opinions des différentes communautés et nationalités. Ce modèle panarabe, malgré ses insuffisances, pourrait servir de base pour affaiblir graduellement le communautarisme, qui malheureusement prospère dans une région qui n'arrive pas à créer son propre système de régulation politique.
Jamil Abou Assi est l'auteur du blog http://www.strategicwatch.blogspot.com%20/

lundi 10 mars 2008

Le Général De Gaulle et le Proche-Orient

Conférence de presse du président de la république le Général Charles De Gaulle, le 27 novembre 1967:
L’établissement, entre les deux guerres mondiales, car il faut remonter jusque là, l’établissement d’un foyer sioniste en Palestine et puis, après la deuxième guerre mondiale, l’établissement d’un Etat d’Israël, soulevaient, à l’époque, un certain nombre d’appréhensions. On pouvait se demander, en effet, et on se demandait même chez beaucoup de juifs, si l’implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’incessants, d’interminables frictions et conflits. Certains même redoutaient que les juifs, jusqu’alors dispersés, qui étaient restés ce qu’il avaient été de tout temps, un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois qu’ils seraient rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem.

Cependant, en dépit du flot tantôt montant tantôt descendant des malveillances qu’ils provoquaient, qu’ils suscitaient plus exactement, dans certains pays et à certaines époques, un capital considérable d’intérêt et même de sympathie s’était accumulé en leur faveur, surtout, il faut bien le dire, dans la chrétienté ; un capital qui était issu de l’immense souvenir du Testament, nourri par toutes les source d’une magnifique liturgie, entretenu par la commisération qu’inspirait leur antique malheur et que poétisait chez nous la légende du Juif errant, accru par les abominables persécutions qu’ils avaient subies pendant la deuxième guerre mondiale, et grossi depuis qu’ils avaient retrouvé une patrie, par leurs travaux constructifs et le courage de leurs soldats. C’est pourquoi, indépendamment des vastes concours en argent, en influence, en propagande, que les Israéliens recevaient des milieux juifs d’Amérique et d’Europe, beaucoup de pays, dont la France, voyaient avec satisfaction l’établissement de leur Etat sur le territoire que leur avaient reconnu les Puissances, tout en désirant qu’ils parviennent, en usant d’un peu de modestie, à trouver avec leurs voisins un modus vivendi pacifique.

Il faut dire que ces données psychologiques avaient quelque peu changé depuis 1956, à la faveur de l’expédition franco-britannique de Suez on avait vu apparaître en effet, un Etat d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir. Ensuite, l’action qu’il menait pour doubler sa population par l’immigration de nouveaux éléments, donnait à penser que le territoire qu’il avait acquis ne lui suffirait pas longtemps et qu’il serait porté, pour l’agrandir, à saisir toute occasion qui se présenterait. C’est pourquoi, d’ailleurs, la Vème République s’était dégagée vis-à-vis d’Israël des liens spéciaux et très étroits que le régime précédent avait noués avec cet Etat, et s’était appliquée au contraire à favoriser la détente dans le Moyen-Orient. Bien sûr, nous conservions avec le gouvernement israélien des rapports cordiaux et, même, nous lui fournissions pour sa défense éventuelle, les armements qu’il demandait d’acheter. Mais, en même temps, nous lui prodiguions des avis de modération, notamment à propos des litiges qui concernaient les eaux du Jourdain ou bien des escarmouches qui opposaient périodiquement les forces des deux camps. Enfin, nous nous refusions à donner officiellement notre aval à son installation dans un quartier de Jérusalem dont il s’était emparé et nous maintenions notre ambassade à Tel-Aviv.

Une fois mis un terme à l’affaire algérienne, nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient la même politique d’amitié, de coopération qui avaient été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde et dont la raison et le sentiment font qu’elle doit être aujourd’hui une des bases fondamentales de notre politique extérieure. Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. De sorte qu’on pouvait imaginer qu’un jour viendrait où notre pays pourrait aider directement à ce qu’une paix fût conclue et garantie en Orient, pourvu qu’aucun drame nouveau ne vînt la déchirer.

Hélas ! Le drame est venu. Il avait été préparé par une tension très grande et constante qui résultait du sort scandaleux des réfugiés en Jordanie, et aussi d’une menace de destruction prodiguée contre Israël. Le 22 mai, l’affaire d’Aqaba, fâcheusement créée par l’Egypte, allait offrir un prétexte à ceux qui rêvaient d’en découdre. Pour éviter les hostilités, la France avait, dès le 24 mai, proposé aux trois autres grandes puissances d’interdire, conjointement avec elle, à chacune des deux parties d’entamer le combat. Le 2 juin, le gouvernement français avait officiellement déclaré, qu’éventuellement, il donnerait tort à quiconque entamerait le premier l’action des armes, et c’est ce que j’avais moi-même, le 24 mai dernier, déclaré à Monsieur Eban, ministre des Affaires étrangères d’Israël, que je voyais à Paris. “Si Israël est attaqué”, lui dis-je alors en substance, “nous ne le laisserons pas détruire, mais si vous attaquez, nous condamnerons votre initiative. Certes, malgré l’infériorité numérique de votre population, étant donné que vous êtes beaucoup mieux organisés, beaucoup plus rassemblés, beaucoup mieux armés que les Arabes, je ne doute pas que le cas échéant, vous remporteriez des succès militaires, mais ensuite, vous vous trouveriez engagés sur le terrain et au point de vue international, dans des difficultés grandissantes, d’autant plus que la guerre en Orient ne peut pas manquer d’augmenter dans le monde une tension déplorable et d’avoir des conséquences très malencontreuses pour beaucoup de pays, si bien que ce serait à vous, devenus des conquérants, qu’on en imputerait peu à peu les inconvénients.”

On sait que la voix de la France n’a pas été entendue. Israël, ayant attaqué, s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour il qualifie de terrorisme. Il est vrai que les deux belligérants observent, pour le moment, d’une manière plus ou moins précaire et irrégulière, le cessez-le-feu prescrit par les Nations unies, mais il est bien évident que le conflit n’est que suspendu et qu’il ne peut y avoir de solution sauf par la voie internationale.

Un règlement dans cette voie, à moins que les Nations unies ne déchirent elles-mêmes leur propre charte, doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque de chacun des Etats en cause par tous les autres. Après quoi, par des décisions des Nations unies, en présence et sous la garantie de leurs forces, il serait probablement possible d’arrêter le tracé précis des frontières, les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés, le sort des réfugiés et des minorités et les modalités de la libre navigation pour tous, notamment dans le golfe d’Aqaba et dans le canal de Suez. Suivant la France, dans cette hypothèse, Jérusalem devrait recevoir un statut international. Pour qu’un tel règlement puisse être mis en oeuvre, il faudrait qu’il y eût l’accord des grandes puissances (qui entraînerait ipso facto celui des Nations unies) et, si un tel accord voyait le jour, la France est d’avance disposée à prêter sur place son concours politique, économique et militaire, pour que cet accord soit effectivement appliqué.
Mais on ne voit pas comment un accord quelconque pourrait naître non point fictivement sur quelque formule creuse, mais effectivement pour une action commune, tant que l’une des plus grandes des quatre ne se sera pas dégagée de la guerre odieuse qu’elle mène ailleurs. Car tout se tient dans le monde d’aujourd’hui. Sans le drame du Vietnam, le conflit entre Israël et les Arabes ne serait pas devenu ce qu’il est et si, demain, l’Asie du Sud-Est voyait renaître la paix, le Moyen-Orient l’aurait bientôt recouvrée à la faveur de la détente générale qui suivrait un pareil événement.

Retour sur l'assassinat d'Imad Mughniyeh à Damas

Près d'un mois après l'assassinat à Damas, dans la soirée du 12 février 2008, d’Imad Mughniyeh, cet acte suscite autant de questions sur la date, l’auteur, et les conséquences d’un attentat qui intervient dans une période marquée par des bouleversements stratégiques majeurs.
Il faut préciser que la personne en question a été sacralisée tant par ses alliés que ses détracteurs. Les Iraniens et le Hezbollah ont pleuré un martyr, tandis que les Américains et les Israéliens ont toujours vu en lui la preuve d’une alliance présumée entre le fondamentalisme sunnite et l’activisme religieux chiite, principalement iranien.
Le Mossad en accusation
Selon des sources israéliennes rapportées par le quotidien koweitien Al-Qabas, l’assassinat a été préparé et exécuté par des agents du Mossad, les services secrets israéliens, qui auraient remplacé le siège de la voiture de Mughniyeh en introduisant une charge explosive de forte intensité. Le quotidien koweitien a ajouté que l’attentat s’est produit à 22h33, a proximité d’une cérémonie organisée par l’ambassade iranienne à Damas, à l’occasion du 29ème anniversaire de la révolution khomeyniste. Les auteurs opérationnels de l’attentat seraient probablement trois agents de Mossad entrés en Syrie avec de faux passeports iraniens, concluait le journal dans son édition du 18 février 2008.

Quelque soit les commanditaires de cet assassinat, on ne peut que faire le lien entre cet assassinat et les bouleversements majeurs que vit la région, de la crise du nucléaire iranien au conflit israélo-palestinien en passant par le problème libanais, et sans oublier bien sûr le bourbier irakien. Il n’est pas exagéré de lier une personne comme Mughniyeh à cette équation complexe qui regroupe les grands problèmes d’une région qui peut changer le visage du monde comme l’a rappelé, François Heisbourg dans son dernier livre sur la crise du nucléaire iranien.
Selon Alain Rodier, chargé de recherche au centre français sur le renseignement, le "renard" (le surnom de Mughniyeh) est responsable de l’organisation, de la préparation ou de l’exécution d’une dizaine des opérations les plus spectaculaires qui ont secoués la région depuis les années 80. Il est cité comme le responsable de l’attaque contre l’immeuble Drakkar qui a causé la mort de 58 soldats français et 241 marines américains le 23 octobre 1983.
Que défendait aujourd'hui Mughniyeh?
Toujours selon Alain Rodier, la position récente de Mughniyeh est difficile à définir. En 2003-2004, il aurait été vu en Irak a côté de Moqtada Al-Sadr, le leader de l’armée du Mahdi, soutenue discrètement par Téhéran. Plus surprenant encore, en janvier 2006, il aurait été vu accompagner le président iranien à Damas et s’entretenir avec Bachar Al-Assad. Certains services de renseignement avancent même la possibilité d’une rencontre discrète avec des leaders palestiniens de mouvance islamiste et marxiste.

Sur les raison de l’attentat, le Jerusalem Post a rapporté l’analyse du Sunday Times, sur la base des sources de renseignements israéliens, qui expliquait que Mughniyeh était en train de préparer la riposte contre l’attaque israélienne du site militaire syrien en septembre dernier. Le journal britannique expliquait que Mughniyeh a pu fournir au Hezbollah des missiles "Fateh 110", de fabrication iranienne, capable d’atteindre Tel-Aviv.

Certains opposants iraniens voient, derrière cet assassinat, la main du général iranien Ali Reza Asghari, disparu mystérieusement en Turquie en février 2007. Les interpellations des diplomates iraniens à Erbil en janvier 2007, l’enlèvement d’un diplomate iranien à Bagdad le 20 février de la même année, ainsi que le retrait de Larijani du poste de négociateur du nucléaire avec l’UE, laissent croire que l’assassinat de Mughniyeh serait le fruit d’une collaboration d’un général ayant déserté, ancien chef opérationnel des gardiens de la révolution au Liban dans les années 80 et fin connaisseur du nucléaire iranien, et des services secrets occidentaux principalement la CIA, qui apportent un soutien logistique au Mossad, désigné comme l’auteur présumé de cet attentat.

Une rupture entre Damas et Téhéran?

Une autre hypothèse qu’on pourrait la qualifier de propagande anti-chiite avance l’idée d’une rupture qui s’opère entre la Syrie d’une part, et l’Iran et le Hezbollah d’autre part. Cette thèse basée sur l’existence d’une commission d’enquête mixte irano-syrienne avec la participation du Hezbollah a été démentie formellement par la Syrie. Une autre thèse qui va dans le même sens, circule sur des sites Internet hostiles au Hezbollah, avance un règlement de compte interne au sein du Hezbollah. Une dernière thèse qui reprend l’idée de la faillite de l’appareil sécuritaire syrien consiste à voir une similitude entre l’assassinat de Mughniyeh et l’arrestation du terroriste Carlos au Soudan au début des années 90.

Enfin, certains sites Internet avancent une thèse qu’on peut la juger de conspirationniste, selon laquelle la Syrie aurait acheté son réintégration à la communauté internationale en délivrant Mughniyeh aux services de renseignements israéliens. Malgré le manque de fiabilité de cette thèse, elle a été relativement renforcée par les propos de l’ancien vice président syrien Abd Al Halim Khaddam, qui a déclaré au journal londonien Al-Sharq Al-Awsat que l’attentat s’est produit dans une zone contrôlée par les services de sécurité syriens.

On voit de ce qu’il advient que l’assassinat de Mughniyeh pose plus de question qu’il rapporte des réponses. L’évolution du paysage stratégique de la région que ce soit au niveau libanais, iranien, irakien ou palestinien pourrait nous apprendre encore plus sur les conséquences de cet attentat. La réponse à la traditionnelle question "à qui profite le crime", nous rapporte des demi-réponses qui doivent être éclaircies à la lumière de l’évolution de la situation du Moyen-Orient, qui est revenu au cœur de la politique internationale, et risque, en l’absence d’une réelle volonté d’apaisement, d’être le terrain du premier acte d'une troisième guerre mondiale.

mercredi 6 février 2008

Communautarisme et liberté de la presse : le cas libanais

Depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, le Liban assiste à un phénomène qui a été auparavant limité et relativement contrôlé, il s’agit du communautarisme confessionnel.
Il y a un rapport étroit entre le communautarisme et l’état de la presse dans le pays. Il faut savoir que la notion d’un média national n’existe pas dans le pays et c’est le média communautaire. Depuis la formation du Liban, c’est la féodalité communautaire qui est le facteur déterminant dans la construction de l’Etat, et aucune communauté ou parti politique n’a cherché à construire une culture nationale.

Le paysage médiatique libanais est caractérisé par la mainmise des partis politiques sur les médias. En fait, la télévision et la radio de l’Etat, sous des prétextes économiques, ont été quasiment liquidés par les gouvernements successifs dont les membres disposent, selon leur appartenance politique, de leurs propres organes de presse. Ce monopole empêche l’émergence d’une société civile dans un pays de plus en plus communautarisé, et dont le repli sur soi a remplacé le vivre ensemble, à la base du consensus libanais.

Cette configuration complexe a le mérite d’empêcher toute tentative d’atteinte à la liberté d’expression, mais elle bloque toute tentative de construction d’une société démocratique. L’ancien Premier ministre, Salim Al-Hoss disait : « Au Liban, il y a trop de libertés et pas assez de démocratie ». Aucun parti politique ne pourrait attaquer un média, parce que celui-ci représente une communauté : dans une démocratie consensuelle et confessionnelle, ce genre d’attaque peut provoquer une crise grave qui peut dégénérer en guerre civile et, c’est pour cette raison, porter atteinte à la liberté de la presse au Liban est tout simplement interdit.

La prolifération des chaînes satellitaires arabes a touché le Liban, qui a d’ailleurs influencé une grande partie de ces médias. Le paysage audiovisuel libanais ainsi que la presse écrite correspond exactement à la structure politique. Certes depuis 2005, le pays est polarisé entre une coalition gouvernementale qui a montré sa fragilité et ses divergences et une opposition de plus en plus structurée autour d’une entente entre le Hezbollah chiite et le Courant patriotique libre du général chrétien Michel Aoun, mais on retrouve toujours les divergences politiques et communautaires qui ont survécu aux multiples changements qu’a connus le pays.

La coalition du 14 mars est principalement soutenue par le premier quotidien du pays, An-Nahar, le quotidien francophone L’Orient Le Jour ainsi que l’organe de presse du Courant du futur, le quotidien Al-Moustaqbal. De plus, cette coalition dispose de deux chaînes propriétaires de la famille Hariri, Future TV et la chaîne d’information Ekhbariat-Al-Moustaqbal qui a commencé à diffuser en 2007.

L’opposition dispose aussi d’un certain nombre de médias écrits comme les quotidiens Assafir et Al-Akhbar, qui a été créé au lendemain de l’éclatement de la guerre de juillet 2006 et qui est considéré proche du Hezbollah. Elle est aussi soutenue par plusieurs médias audiovisuels : on peut citer la chaîne Al-Manar, propriété du Hezbollah, la télévision NBN, qui appartient au président de l’Assemblée nationale et chef du mouvement chiite Amal, Nabih Berri, et la chaîne OTV, propriété de Michel Aoun dont il prétend qu’elle est une société anonyme appartenant à tous les Libanais selon leur degré de participation. Quant à la chaîne New TV, qui est de tendance communiste, elle prend parti clairement contre le gouvernement même s’il lui arrive parfois de critiquer timidement l’opposition.

Une seule chaîne fait semblant d’être indépendante, il s’agit de la chaîne LBC, qui appartenait au chef des Forces libanaises dans le passé et qui a été rachetée par Rotana (groupe saoudien propriété du prince Al-Walid), ce qui lui a permis de proclamer son indépendance malgré l’ambiguïté d’une telle formule pour un média libanais d’autant que la chaîne s’est montrée hostile à l’opposition.

De plus, les médias arabes, qui emploient beaucoup des Libanais de tendances politiques différentes, pourraient influencer l’état de la presse libanaise : par exemple les quotidiens londoniens panarabes Al-Hayat et Al-Sharq-Al-Awsat ainsi que la chaîne saoudienne Al-Arabiya soutiennent la coalition du 14 mars, tandis que le quotidien Al-Quds-Al-Arabi et la chaîne Al- Jazeera prennent parti pour l’opposition, notamment le Hezbollah.

Enfin, on observe une détérioration du discours médiatique entraîné par un discours politique marqué par des accusations de toutes sortes. Il n’est pas exagéré de dire que les médias libanais, qui prétendent être les leaders de la région en matière d’information, véhiculent un discours de haine de l’autre et de propagande qui pourrait entraîner le pays dans une crise dont certains milieux diplomatiques n’hésitent pas à la qualifier d’une guerre civile silencieuse.

samedi 12 janvier 2008

BCE : vers la réforme ?

Réformer la Banque Centrale Européenne est devenue la principale préoccupation de certains dirigeants européens, notamment le président français Nicolas Sarkozy. Une réforme financière est certes nécessaire, mais elle doit être entreprise dans le cadre d’une nouvelle approche d’intégration économique.
La formation d’un vrai-faux Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne (ECB Shadow Council) à l’initiative du quotidien financier allemand Handelsblatt, qui a préconisé jeudi dernier le maintien du taux général à 4%, montre bien la perte de légitimité de la principale institution économique européenne. La faiblesse de la croissance économique du Vieux Continent comparée au reste du monde explique en partie ce manque de légitimité. Pour autant, la crise qui secoue les principales institutions européennes reste la conséquence du non français et néerlandais au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen.

Le traité simplifié signé lors du Conseil Européen de Lisbonne le 20 octobre 2007, instituant un Président du Conseil Européen à la majorité qualifiée et un Haut Représentant pour les affaires étrangères sous le contrôle du Parlement Européen fait cependant naître un espoir. Il jette les bases d’une entité politique qui pourrait faire émerger une structure supranationale capable de contrôler une institution financière comme la Banque Centrale Européenne.

Certains économistes reprochent à la BCE de limiter sa politique au seul objectif de la maîtrise de l’inflation. L’économiste français Nicolas Bavarez réclame une concertation entre une politique financière de stabilité des prix et une politique budgétaire d’investissement pour relancer la croissance dans la zone euro.

Interrogé sur le nouveau record de l’euro qui a dépassé la barre de 1.41 dollars, le Ministre des Finances belge, Didier Reynders, a déclaré : « je veux que la BCE reste indépendante et qu’elle accepte le débat ». Les dirigeants européens ne contestent pas le statut d’indépendance de la BCE issue d’un accord historique franco-allemand contribuant à sa création, mais ils réclament une cohérence entre la stratégie financière de la banque centrale et les contraintes budgétaires des états membres.

Chargé de réfléchir sur une restructuration des marchés financiers européens, le « Comité Lamfalussy », présidé par Alexandre Lamfalussy, ancien Président de l’Institut Monétaire Européen, s’est penché sur la réforme de la BCE. Le rapport qu’il a publié en 2001 préconise une politique européenne d’investissements sans tomber dans le dirigisme économique, une définition claire de la stabilité des prix ainsi qu’une réelle ouverture à la concurrence des marchés financiers.

La volonté des pays membres de relancer l’entreprise européenne laisse penser que ces mesures finiront par être prises en compte. Reste à savoir si les Etats de l’Union vont poursuivre cette réforme politique et économique. La réponse sera probablement donnée avant le 1er janvier 2009, date fixée par les vingt-sept pour la ratification du nouveau traité.

dimanche 6 janvier 2008

Pour une troisième république au Liban

Le Liban connait, depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, une instabilité chronique qui dépasse les enjeux de l'élection présidentielle, du gouvernement d’union nationale ou du tribunal à caractère international sur l’assassinat de l’ex-Premier ministre.

D'un point de vue géopolitique et historique, le Liban n’est pas un Etat et n'a pas été conçu en tant que tel. Pourtant, l'identité libanaise existe, du moins sociologiquement. La formation de l’Etat libanais moderne, en 1920, était le résultat d’une compétition entre le patriarcat maronite, promoteur d’un Liban chrétien, et les nouvelles élites modernisatrices, qui oeuvraient au développement d’une culture commune transcommunautaire. Un duel gagné par le premier. La recherche d’un consensus et l’élaboration d’une politique nationale se sont faites pour et contre, au cœur et autour de cette prééminence chrétienne; pour et contre cette entité étatique spécifique dans son environnement régional.

L’Etat communautaire de l’après-guerre se caractérise au contraire à la fois par l’absence d’une autorité supérieure, et par le refus d’une prééminence communautaire. Aucune autorité libanaise n’est plus en mesure de réguler la compétition communautaire. Plutôt que la volonté de vivre ensemble, qui fonde la démocratie de consensus helvétique, les communautés libanaises partagent un devoir de vivre ensemble.

Ce devoir de vivre ensemble, que les pères fondateurs libanais appellent démocratie consensuelle, ou confessionnelle, montre plusieurs limites, surtout en périodes de crise. Depuis l’instauration de la deuxième république, on assiste à un processus d’édification de l’Etat mené sous deux contraintes impératives, qui sont aussi deux tabous: les communautés identitaires renforcées et les mobilisations centrifuges. L’esprit localiste s’impose, l’habitude du développement séparé reste prégnante et les frontières imaginaires puissantes. L’Etat persiste à nier les aspirations centrifuges en refusant de mettre en place un système de décentralisation pourtant adopté par le document d’entente de Taëf.

Le blocage de la vie politique, sociale et économique atteint aujourd'hui un point de non-retour. Le Liban connait une communautarisation très forte et un risque de plus en plus probable d’embrasement, la crise économique aidant à mettre en péril la paix sociale. Malgré un environnement régional instable et une crise interne mêlant le politique, la religion et la géopolitique, les Libanais doivent, plus que jamais, réfléchir à une modernisation de leur système politique.

Face aux blocages institutionnels, une troisième république s'impose, et par conséquent, une nouvelle constitution qui fasse entrer le pays dans la modernité. En développant la notion de la guerre des autres sur notre territoire, nous oublions notre responsabilité dans la guerre qui a secoué le pays pendant plus de quinze ans. Libérés de l’occupant israélien et du tuteur syrien, nous devons réfléchir à une méthode de vivre ensemble qui passe obligatoirement par une réforme institutionnelle.

Tout d’abord, une nouvelle loi électorale est nécessaire, respectueuse de toutes les tendances politiques et sociologiques. Un découpage basé sur le canton semble le plus approprié pour la structure libanaise, avec une dose de proportionnelle, garante de la représentativité de toutes les fractions qui forment le pays.

Ensuite, la société civile doit avoir le courage d’imposer un code civil, à commencer par le mariage civil optionnel. C’est un premier pas vers la modernisation de la vie sociale, qui permettrait progressivement une séparation entre les institutions religieuses et l’Etat et permettrait à ce dernier d’assoir sa légitimité et son lien avec les citoyens.

De plus, une politique d’aménagement du territoire et d’urbanisation bien conçue est la réponse idéale aux phénomènes de communautarisation. Une politique de mixité sociale et communautaire dans le travail et l’éducation, et à long terme dans l’habitat, diminue le sentiment de rejet de l’autre et prépare le terrain d’une cohésion nationale.

Enfin, une politique éducative intégrant toutes les religions du pays pour tous les étudiants est une façon de forger une histoire commune. Il est clair que l’Etat et les institutions religieuses jouent un jeu à somme nulle, pourtant l’augmentation du pouvoir de l’Etat ne signifie pas nécessairement l’affaiblissement de la religion.

Un Liban moderne ne signifie pas un système politique non respectueux de la religion; bien au contraire, c’est le développement d’une laïcité laïcisée qui permet de développer une approche universelle et moderne de la compréhension de la religion.

Banque centrale européenne : quelles pistes de réformes ?

Fin mai 2005, deux pays de la zone euro rejetaient le traité constitutionnel européen par voie référendaire. L’une des raisons majeures de ce rejet est très certainement la situation économique de la zone euro, une analyse approfondie du système économique et par conséquent des pistes de réformes s’imposent aujourd’hui d’autant que la BCE est critiquée par plusieurs pays notamment la France.
L’introduction de l’euro, le principal produit de la banque centrale européenne est de loin l’une des réussites les plus marquantes de l’entreprise européenne. Mais cette réussite financière cache des problèmes d’ordre économique et idéologique. La zone euro n’arrive pas a décoller sa croissance qui reste en dessous de la moyenne mondiale, et le taux de chômage reste très haut menaçant la stabilité sociale du continent, à tout cela s’ajoute le débat sur l’identité européenne entre les post-nationaux favorables à un Etat fédéral considérant l’Etat nation trop petit dans un système mondial dominé par la logique des blocs et les nationaux souverainistes attachés à l’Etat nation comme la forme légitime de la garantie des libertés du citoyen.

La question économique étant de plus en plus présente dans les débats, la BCE et les institutions économiques de l’Europe doivent se réformer pour répondre aux attentes des citoyens de l’Union et pour assurer une stabilité sociale et politique de l’Europe. Plusieurs pistes de réformes peuvent être évoquées :

Développer un lien idéologique entre la BCE et les Etats nations

La révolution industrielle en Europe a contribué à l’émergence de puissances qui ont dominé le monde et qui par la suite ont adopté un projet d’intégration économique régionale. L’intégration a été faite dans le respect de la liberté de chaque peuple de se disposer de ses propres moyens pour développer une activité économique qui a été gérée par une politique économique et monétaire basée sur une institution qui pilote les divers actions économiques, qui est la banque centrale nationale. Cette banque centrale correspond à une identité politique qui reflète le choix d’un gouvernement censé appliquer les choix de sa population qu’elle a élu démocratiquement.
En développant le lien entre la nation et sa banque centrale, on peut considérer la BCE avec son fonctionnement indépendant un exemple flagrant du déficit démocratique, principale raison de l’échec de la Constitution européenne.

Ce déficit démocratique est lié au statut d’indépendance de la BCE qui n’a aucun compte à rendre, pas même devant le Parlement européen ; l’exercice de comparaison avec la FED, contrôlée par le Congrès, nous permet de penser à des reformes alternatives qui passent par une construction politique de l’Union européenne.

Dépasser l’objectif de la maîtrise d’inflation
Le rôle de la BCE est de gérer la monnaie européenne, d’assurer la stabilité des prix avec une hausse limitée de façon arbitraire à 2 %. Au lieu de favoriser des grands projets économiques, la BCE privilégie un capitalisme du type financier, la priorité étant accordée à la lutte contre l’inflation. L’action rigoureuse de lutte contre l’inflation de la BCE est légitime, mais dans la réalité des faits l’inflation de la zone euro dépasse le taux de 2 % qui atteint dans certains pays 3,4 % à cause des différences structurelles. Pour cette raison, il faut une refonte complète de la politique monétaire basée sur une coordination étroite entre la BCE et les acteurs politiques et économiques.
La question de l’indépendance de la BCE
L’indépendance de la BCE est liée à la construction européenne et plus particulièrement au couple franco-allemand qui a permis cette construction. La spéculation sur les monnaies européennes est alors telle qu’elle empêche toute politique monétaire cohérente et efficace. En 1988, la monnaie la plus forte était le mark allemand, qui était la principale variable d’ajustement monétaire. La création de l’euro était une double concession franco-allemande, les Allemands abandonnent leur monnaie nationale contre une concession française qui est l’indépendance de la BCE. Aujourd’hui, force est de constater que l’euro a rempli son rôle : il est une monnaie stable, forte et présente dans toutes les banques centrales du monde.
Le principal problème est qu’il n’a pas face à lui une gouvernance économique coordonnée de la zone euro. Cette gouvernance est en formation au sein de ce qu’on appelle l’Eurogroupe qui réunit les ministères de Finance de la zone euro. L’une des dispositions qui peuvent contribuer à l’émergence de cette gouvernance est inscrite dans le traité simplifié qui donne à l’Eurogroupe le droit de disposer d’un président stable et fort qui peut faire un contrepoids à la BCE dans l’élaboration des politiques monétaires et économiques de la zone euro.
Intégrer de nouveaux critères dans la politique monétaire
Une intégration de nouveaux indices dans la politique monétaire s’avère nécessaire surtout que le critère unique de stabilité des prix même s’il a apporté une maîtrise de l’inflation n’a pas donné à l’Europe une croissance tant recherchée capable de relancer l’activité économique et résoudre le problème du chômage. D’abord, la politique monétaire, l’un de ses rôles essentiels est de maintenir, à moyen terme, une inflation faible. Mais elle a un deuxième rôle, celui de stabiliser la demande et l’activité. Ensuite, la politique budgétaire, une politique budgétaire cyclique plus agressive - des déficits plus larges en récession et des surplus plus larges en expansion - serait probablement plus efficace. A l’heure actuelle, elle n’est ni discutée ni même étudiée. Il est également temps de s’y mettre et de réfléchir aux meilleurs instruments fiscaux pour l’accomplir.

Enfin, la BCE doit se démocratiser en renforçant son objectif de transparence et en menant une politique de coordination avec les autres acteurs économiques sur la base d’une concertation avec le Parlement européen (principale institution en terme de légitimité) et qui est le seul capable de mener une réforme juste et équitable qui fait émerger l’Union comme un acteur politique et économique mondial.